Caritatif à la con.
A force de courir de plateau en plateau, de RTLiennes Grosses Têtes en variétés télé à prétexte charitable, il fallait bien que Jean-Marie Bigard, humoriste spirituel autant qu' un général de la guerre d'Algérie, mît un peu d'ordre dans sa notoriété.
Il y consacra dimanche une grosse paire d'heures en courant, paraît-il, un semi-marathon pour promouvoir, rapporte l'AFP, son association d'aide aux handicapés, Un bouchon = un sourire.
Jusque-là, rien que de très ordinaire: ne pas mettre en association ses bons sentiments, par les temps qui courent en pompes de sport et kimono douillet, équivaut à faire un seppuku audimatique; à l'inverse, que la bonne oeuvre identifie le bienfaiteur, et c'est le bingo assuré...
Le problème, avec Bigard et des tas d'autres de sa sorte, c'est qu'à force de multiplier les bonnes oeuvres comme l'autre les pains, le sens s'y perd, inéluctablement. De Téléthon en Sidathon, de Restos du cœur en piles de godasses protestant contre les mines antipersonnel, le «bon cœur individuel s'instaure un peu plus, chaque samedi soir de variétés télé, comme béquille institutionnelle des carences budgétaires de l'État.
Comme d'autres collectent des pièces jaunes pour faire aux gosses hospitalisés une aumône dérisoire en nourrissant l'illusion d'une universelle fraternité, Bigard ramasse des bouchons qu'il fourgue 500 balles la tonne à un industriel retraiteur; avec les pécunes qu'elle tire de ce mécanique trafic, l'assoc' de Bigard achète des fauteuils roulants.
A ce prix-là, forcément, peu de fauteuils, mais assez pour qu'on les montre ponctuellement à la télé (où ce sera l'occasion d'inviter Bigard). Les nécessiteux les espéreront comme une fortune de Loto. A moins que, convertissant le nombre de fauteuils en tonnage de bouchons, ils hurlent de rire. Ou à la mort.
Si j'étais handicapé, il n'est pas certain que je dresserais, à ce comique de comptoir, l'autel de ma reconnaissance. Je crois bien plutôt que je m'élèverais, et avec une vigoureuse véhémence, à l'encontre de tous ces gens dont l'amour indécent qu'ils me portent les amène à faire sur mon corps meurtri la promotion obscène de leur inanité.
Pierre Marcelle -Libé- 6 Mars 2001.