
L'abbé de l'épée et l'école de la rue des
Moulins,
Berceau de l'institution nationale des jeunes sourds de Paris
L'Institution
Nationale de Jeunes Sourds de Paris est un lieu riche d'histoire. A l'origine,
l'Institution des Sourds de naissance fut créée sous la Constituante, par la
loi du 21 et 29 juillet 1791. Elle avait pour finalité la poursuite de l'œuvre
philanthropique de l'abbé Charles-Michel de l'Epée (1712-1789). Cette loi
honorait ce bienfaiteur en portant son nom au rang des citoyens ayant mérité
de la Patrie.
L'abbé
de l'Épée qui était avocat au Parlement de Paris, s'était dévoué pour les
pauvres et les indigents. Il dispensait à l'occasion des enseignements à des
étudiants entendants. Il advint qu'une rencontre fortuite changea le cours de
sa destinée, lorsqu'en 1760 il fut mis en présence de sœurs jumelles sourdes
et muettes. Leur précepteur, le Père Vanin venait de décéder fin 1759. Jacob
Rodrigues Péreire, précepteur oraliste d'enfants sourds, ayant acquis une
notoriété à la cour du roi, n'enseignait alors qu'à quelques sourds et
sourdes privilégiés par leur rang social ou le soutien protecteur de quelques
nobles en charges.L'abbé
de l'Epée venait de découvrir deux nouvelles élèves, pour lesquelles les
voies traditionnelles de l'enseignement restaient lettre morte. Sa philosophie
augustinienne l'autorisait à voir dans les gestes de ses deux protégées des
signes représentant directement les idées. Il imagina donc une langue de
signes gestuels naturels, ordonnés selon la syntaxe française, cette syntaxe
étant aperçue comme la représentation de la logique universelle humaine.
L'abbé
de l'Epée comprit les enjeux de la langue gestuelle. Il ignorait la langue des
signes que pratiquait la communauté des sourds parisiens. Cette langue existait
bien, ainsi qu'en témoigne un devenu sourd, Pierre Desloges, dans le livre
qu'il fit éditer en 1779. Le projet de l'abbé de l'Epée portait bien au-delà
de la Classe qu'il ouvrit dans la maison familial, au 14 rue des Moulins, butte
Saint-Roch, prés du Louvre à Paris ; ayant réunit les enfants sourds de
plusieurs pensions de son quartier il conçut de développer une langue
gestuelle universelle que les entendants de toutes les nations pourraient
apprendre dans des Collèges.
Par
l'instruction dispensée, l'abbé de l'Epée rendait ses élèves sourds de tout
âge non seulement à la citoyenneté, mais les intégrait encore à un projet
de paix : les gestes avaient la faculté de traverser des frontières que les
langues orales franchissent difficilement. À son décès, l'abbé de l'Epée
instruisait près d'une centaine d'élèves.
La
reconnaissance des sourds envers leur maître reste indissociable de leur
histoire associative : en créant une école publique, ouverte à toutes les
classes sociales, et gratuite, l'abbé de l'Epée réunissait une population
abandonnée jusqu'alors ; celle-ci sut se constituer des modèles, avec leurs
propres maîtres sourds. Les silencieux prirent en charge la défense de leurs
droits à la citoyenneté, et de leurs intérêts les plus légitimes : se
marier librement, converser selon leur langue, s'associer afin d'assurer des
fonctions déficitaires dans les domaines les plus diversités, de la mutualité,
de la formation adulte, de l'interprétariat des tribunaux..
Controverses
et disputes furent pour l'abbé de l'Epée des sujets de réflexion : devait-on
préférer la dactylologie, l'alphabet manuel espagnol, aux signes gestuels,
pour permettre une meilleure appropriation de la langue française ? Péreire était
un Dactylologiste avisé ; il avait conçu un alphabet phonétique plus expéditif
que l'alphabet manuel figurant les lettres traditionnelles : deux représentations
visuelles de la langue française s'affrontaient donc en France, au cours de la
dernière génération du XVIIIE siècle ; l'une représentait les idées par
des signes, et l'autre ne figurait manuellement que la forme des mots par l'épellation
alphabétique. Ainsi commençait la querelle des Dactylologistes : l'abbé de l'Epée
leur opposait une représentation des entités spirituelles, préférable à la
simple restitution d'une enveloppe vide de sens.
Ailleurs,
en Prusse, Samuel Heinicke4 fut le promoteur d'une méthode fondée sur
l'enseignement de la parole aux muets. Heinicke reprenant la tradition de la méthode
orale pure, développée en Hollande en 1700 par jean Conrad Amman2. Heinicke
soutînt contre l'abbé de l'Epée que les signes gestuels ne pouvaient se
graver dans la mémoire. L'écriture elle-même ne pouvait s'acquérir sans un
apprentissage préalable de la parole ou de l'articulation. Ceci reposait une
question fondamentale de puis l'Antiquité : l'homme privé de parole possédait-il
une raison ? Les sourds sans l'écriture possédaient-ils seulement une mémoire
visuelle ? Les signes suffisaient-ils à vaincre les obstacles du silence ?
L'abbé
de l'Epée soutenait l'importance des gestes pour l'essor de l'intelligence et
l'existence d'une mémoire visuelle suppléant la mémoire auditive. Son action
prouva l'éducabilité des sourds dans différents domaines, car ses traités pédagogiques,
publiés anonymement en 1776 et 17843, abordaient déjà la lecture sur les lèvres
et l'apprentissage de l'articulation chez le petit enfant sourd. Il mettait en
garde contre les préjugés tenaces qui assuraient l'indigence des signes
gestuels, et la supériorité de la parole comme unique moyen d'enseignement des
sourds. L'abbé de l'Epée rappelait que trop souvent, dans une éducation
strictement orale, le temps dispensé, les difficultés rencontrés et les résultats
obtenus, devaient inviter les précepteurs et les pédagogues à réfléchir sur
la priorité accordée soit à la possession d'une langue orale purement mécanique,
dépourvue de spontanéité, soit à la culture de l'intelligence par d'autres
moyens de communication, dont les signes, l'écriture et la lecture, qui
permettraient à chacun de se cultiver bien au-delà de l'école.
L'abbé
de l'Epée proposait une méthode ouverte, dans la mesure où il sut tenir
compte des critiques de ses concurrents. il invitait d'ailleurs tout instituteur
à perfectionner la voie qu'il ouvrit. Il forma de nombreux maîtres qui portèrent
sa méthode en Espagne, en Autriche, en Italie, en Hollande4... Sa langue
universelle se constituait de signes naturels assujettis à des signes de son
invention, à savoir, les signes méthodiques traduisant les désinences et les
flexions verbales, les catégories du discours, les conjonctions... Elle fut
pratiquée dans de nombreux pays jusqu'en 1830. Mais n'oublions pas que cette
technique de visualisation gestuelle des langues orales connaît périodiquement
de nouvelles versions, avec des anglais signés7 divers et de nouvelles versions
du français signé.
Vers la même époque, la langue des signes, celle des sourds, langue à part entière, avec une syntaxe et une grammaire indépendantes des langues orales, s'était considérablement perfectionnée sous l'action conjuguée d'un pédagogue entendant, Augustin Bébian2 (1789-1839), et des premiers enseignants sourds. Bébian avait appris le langage naturel des Sourds-et-Muets dans son enfance : c'était le filleul de l'abbé Sicard, qui succédera à l'abbé de l'Épée. Bébian fut l'auteur d'ouvrages remarquables sur la gestualité. Il publia en 1824 une Mimographie, essai d'écriture des signes naturels.